Chaque fois que j’écoute du Rebetiko, musique grecque assez triste, j’éprouve une émotion directe et instinctive, se rapprochant de la tristesse mais pas seulement. Je ne comprends absolument rien de ce qu’ils racontent mais c’est comme si on leur avait enlevé quelque chose de précieux: un bras, l’amour, leurs enfants ou leur pays. Et moi, à qui on n’a jamais rien arraché, ça me fait pourtant le même effet.
Car le Rebetiko, c’est la musique de l’exil, de l’oppression. La musique des Grecs qui ont dû quitter l’Asie Mineure, chassés par Ataturk au début des années 20. Mon grand-père Nicos en était. Il a connu l’incendie de Smyrne et la fuite vers Thessalonique quand il était petit.
Je garde un souvenir très joyeux de Papou, ce grand-père qui avait toujours l’air content, amusé et satisfait de ce qui lui arrivait, dans son jardin, en épluchant des légumes ou en nous saluant depuis le balcon quand on partait de chez eux à la fin du dimanche, bourrés de gigot d’agneau, de délicieuses patates fondantes cuites au four, de Viennetta et de Jacques Martin.
Par contre, la génération suivante m’apparaît comme marquée du sceau de la douleur ou d’une certaine mélancolie. Mon père me parlait souvent d’une de ses cousines qui s’était laissé mourir à petit feu après un chagrin d’amour. Et je revois très précisément son autre cousin, Kyriakos, fumant cigarette sur cigarette dans son canapé brun des années huitante. Il ne disait pas grand chose et transpirait beaucoup. La télé était allumée en bruit de fond. Il avait l’air abattu par quelque chose…, comme si l’existence, c’était déjà trop fatigant pour lui. A un moment, il a demandé à mon père si j’étais muette. Mon père a un peu ri et il a dit non.












